Théâtre B. de Jean-Yves Picq
Interprétation Françoise Lorente

collaboration artistique Claire Ruppli
lumières Jean-Christophe Smukala

 

« Dans n’importe quel vieux théâtre désaffecté, scène désolée, lieu à l’écart… Une femme, couverte de plâtre et de folie, désorientée, entre et parle, hors de tout sens commun, assumant tous les rôles. »

La scène est sur la scène du Théâtre de Beyrouth, destiné à être détruit pour devenir Le Café de Paris. Là, une vieille femme folle convoque les « invisibles de l’autre monde ». Celui du dehors où tout est à l’envers, celui des affaires « urgentes, sonnantes et trébuchantes ». Elle est venue leur dire qu’elle les reconnaît plus, qu'elle ne veut plus faire d’affaires « urgentes, sonnantes et trébuchantes » avec eux. Elle dit qu’elle est la Vérité, qu’elle ne veut plus faire semblant, qu’elle veut s’absenter d’eux.

A l’aide d’un miroir qu’elle brandit, elle les invite à venir se regarder, tels qu’ils sont. Une quête, perdue d’avance. Elle n’attrape personne, aucune image ne s’y reflète.

La vieille folle est la mémoire du lieu, avant la destruction ; la mémoire du monde, avant l’oubli. Elle est protéiforme, mouvante, mi-monstre, mi-humaine ; elle est tous les personnages : Une vieille folle, un enfant, des invisibles de l’autre monde, un ouvrier de chantier. Elle fait les questions/réponses. Elle les fait se confronter. Elle s'amuse, piétine, frappe, se frappe, crache, crie, conte, chante et danse sa grande douleur : « une balle en plein dans le mille des mille et une nuits »…

À qui parle-t-elle ? Qui sont ces « invisibles » ?
Sont-ils vivants ou morts ? Est-elle vivante ou morte ?
Le théâtre, comme une grande matrice, est le lieu du dedans, l’autre monde, celui du dehors. L’un est à l’envers de l’autre. Lequel est celui des vivants, lequel, celui des morts ? Qui est en sursis ?

 

La scénographie très épurée s’articule autour d’une brouette de chantier, d’un peu de poussière de ciment, une servante de théâtre pour laisser à ce texte toute sa dimension universelle et poétique.

photo Anne Julien

Au fronton de ce monde était inscrit : « Mille et une Nuits ».
Une balle en plein dans le mille a ruiné toutes nos nuits.

 

 


photo Anne Julien
Le "Grand théâtre " fermé pour y construire à la place,
"Le Grand Café de Paris".
Le "Théâtre de Beyrouth" fermé de 2004 à fin 2009


 

L’auteur, Jean-Yves PICQ

« Si j’étais un personnage de théâtre ? Peut-être Prospero dans La Tempête. » J-Y. P.

Jean-Yves Picq est né en Alsace en 1947. Il est auteur, metteur en scène et comédien. Il a collaboré avec de nombreux théâtres et de nombreuses compagnies de la décentralisation tels que le TNP (Roger Planchon à Villeurbanne, de 1972 à 1979), l’Attroupement (Denis Guénoun, Patrick Le Mauff), les Ateliers (Gilles Chavassieux), Les Trois-Huit, l’Equipe de Création théâtrale (Chantal Morel), etc…
Depuis 1985, il se consacre presque exclusivement à l'écriture théâtrale. Il a écrit une trentaine de pièces, régulièrement jouées en France et à l’étranger. Il écrit également des livrets pour la danse et le théâtre lyrique. « Callas » a obtenu le Molière de la révélation théâtrale en 1988 pour son interprète Elisabeth Macocco.
Il a été boursier du Centre National des Lettres en 1985 et en 1997 (année sabbatique), de Beaumarchais en 1992, résident à la Chartreuse de Villeneuve en 1991, 1993 et 1999/2000. « Callas », « Pilate », « Le boxeur pacifique », Le conte de la neige noire » et « Positivement vôtre » ont bénéficié d’une aide à l’écriture de la D.M.D.T.S.
Membre fondateur des Écritures Vagabondes, il participe régulièrement à des résidences d’écriture à l’étranger ( Liban, Cameroun, Centre-Afrique, Mali, Algérie, Canada, Israël Cisjordanie). Il est publié chez Color Gang, Lansman, Les cahiers de l’égaré.
Il est depuis septembre 2007 directeur du Département Théâtre du Conservatoire à Rayonnement Régional du Grand-Avignon.

La pièce "Théâtre B." a été écrite en 2000, suite à une résidence au Liban, organisée par Monique Blin et Les Ecritures Vagabondes.

Jean-Yves Picq, marqué par la visite du "Grand Théâtre" à Beyrouth, fermé pour y construire à la place, "Le Grand Café de Paris", a écrit ce monologue pour une femme "couverte de plâtre et de folie".

Quand Françoise Lorente s'empare de ce texte, il lui semble indispensable de commencer par un voyage à Beyrouth. Elle apprend que le "Grand Théâtre" est définitivement fermé et qu'un autre lieu, le "Théâtre de Beyrouth" est menacé lui aussi par un projet immobilier. Il s'agit de la plus ancienne scène Beyrouthine, qui par ses activités artistiques et expérimentales, sous l'impulsion de Roger Assaf, a fait "le théâtre Libanais"...

En mai 2010, Françoise Lorente est accueillie pour une première résidence de création au Théâtre de Beyrouth, suivie d’une présentation devant les artistes associés à ce lieu et leur public. C'est une intense source d’inspiration pour cette première recherche et la présentation est un succès ! Un moment fort et chaleureux d'échanges avec le public et les artistes associés : Issam Boukhaled et le groupe Décibel, composés d’artistes malentendants du Théâtre de Beyrouth, Nidal Achkar directrice du Théâtre Al Madina, Paul Mattar directeur du Théâtre Monod, et les responsables de la Mission Culturelle Française au Liban.

Suite à cette présentation, Nidal Achkar invite Françoise Lorente à créer "Théâtre B." les 5, 6 et 7 mai 2011, au Théâtre Al Madina de Beyrouth.

Cette programmation est précédée d'une résidence de création avec trois représentations du 29 au 1er mai 2011 à Agitakt 21, avenue du Maine 75015 Paris

 

 



 

Claire RUPPLI, au regard du texte…

Claire Ruppli se forme chez Jacques Lecoq et à la rue Blanche. Puis elle travaille au théâtre avec François Bourcier, Christian Rist, Catherine Anne, Michel Didym, Yves Beaunesne, Aurore Prieto, Matthias Langhoff, Alain Timar…… en danse avec Raffaëlla Giordano, Jean-Claude Gallotta, au cinéma avec Philippe Harel, Dominique Cabrera, Dominique Boccarossa, Luc Besson… Elle rencontre des auteurs Philippe Minyana, Henri Michaux, Fernando Pessoa, Samuel Beckett… Comédienne, elle alterne entre théâtre et cinéma, écrit et crée des spectacles avec sa compagnie KIPRO-Co. Dernièrement elle a joué dans « Simples Mortels » au festival d’Avignon 2010 dans une mise en scène d’Alain Timar.
C’est notamment dans La pleurante des rues de Prague texte de Sylvie Germain qu’elle a adapté et joué au théâtre des Halles en 2009 au festival d’Avignon, puis dernièrement d’août à octobre 2010, au théâtre des Déchargeurs sur Paris qu’elle reçoit un vif succès.

Après avoir participé ensemble à de nombreuses mises en lectures de textes contemporains au sein du groupe ATLAS, Françoise Lorente m’a proposé de la regarder travailler pour trouver ensemble le chemin du texte « Théâtre B. »
Pour moi ce texte nous parle tant de l’actualité brûlante de notre monde contemporain, Beyrouth comme ailleurs, que du théâtre qui lui couvre des décennies de mémoire. L’écriture de Jean-Yves Picq nous guide peu à peu dans le comment témoigner, comment faire ressurgir les mots au plateau du théâtre, avec à chaque fois l’ambivalence d’une phrase qui se construit pendant que le monde se déconstruit. Dedans, dehors. Autant de fractures intimes et universelles. Il emploie un style dont la multiplicité nous permet d’ouvrir le champ d’angle de vue possible. Il passe du témoignage direct, au conte, au souffle tragique… avec sans arrêt cette conscience du plateau de théâtre et de ce décor en décomposition comme seul décor passeport à traduire ce qui se passe au dehors, dans une ville en destruction…Beyrouth.
La vieille folle de « Théâtre B. » est la figure allégorique mais légitime à porter la Vérité : mais quelle est-elle ? Et c’est bien au théâtre que nous la cherchons…